"boss".
Sans perdre contenance, Waweru essaya d'insister, tout en étouffant
un bâillement:
-C'est que je ne supporte pas l'inaction, patron. Je vais me rouiller par
manque de mouvement. Et comment est-ce que vous arrivez à lire par
cette chaleur? Je me demande d'ailleurs comment vous pouvez lire tout court.
C'est bien l'activité la plus passive qui soit. Et vous savez que nos
anciens furent des hommes d'action et...
Tutts l'interrompit, cette fois vraiment excédé:
-Waweru, si ma lecture te dérange et que tu ne supportes pas le silence,
tu peux dégager. Personne ne te retient ici. En ville, dans River Road,
ou n'importe quelle autre rue, ça ne manque pas de bars pleins de tes
hommes d'action accrochés à leurs chopes de "pombe",
que se soit à l'occasion d'un concours ou non. La lecture oxygène
la matière grise, instruit et anoblit, pour ton information. Et, s'il
te plaît, ne mélange pas tes anciens et les miens...
Karima, un peu vexé mais disposé à continuer à
l'attaque après une pause, attrapa le journal de l'après-midi
qui venait d'arriver et se plongea, comme il en avait l'habitude, dans la
colonne des faits divers. Il commença avec une certaine apathie, mais
quelque chose attira son attention, et il se tut tout à fait.
Pareil silence frappa Tutts. Pour un instant, il laissa le livre qui le passionnait
(il s'avouait alors fervent admirateur de l'ex-détective de l'Agence
Pinkerton), pour observer du coin de l’œil Waweru en pleine concentration.
Celui-ci avait d'ailleurs tout à fait raison de se sentir énervé
par une inaction aussi profonde, car la vérité oblige à
dire que non seulement dans River Road, mais aussi au centre commercial Westlands,
ou à Karen et Gigiri (les quartiers chics de Nairobi), ça pullulait
de délits, d'intrigues, d'assassinats potentiels et de violence sociale.
Sans même parler de la contrebande ou de la traite des blanches (ou
surtout des noires) à Mombasa.