Histoire de mes têtes
Histoire de mes têtes, car il fut un temps où je n'en avais pas
seulement une, mais plusieurs, hélas!
Une nuit, alors que la lune était presque pleine, je me suis réveillée,
avec un mal de tête abominable. En allant chercher une aspirine, je
vis dans la glace de la salle de bains, deux têtes qui me regardaient
d'un air ahuri!
Quelques jours auparavant, alors que la lune n'était qu'un petit croissant,
j'avais remarqué l'étrange sensation d'avoir la tête qui
gonflait. La lune gonflait aussi, belle et grosse de promesses, et chaque
nuit en la regardant de mon lit, ma tête se remplissait de sa lumière
laiteuse, et devenait de plus en plus lourde sur l'oreiller.
Mon reflet sur la glace m'a fait comprendre qu'une seule tête ne suffisait
pas à contenir les afflux incessants du satellite qui m'inondaient
et qu'il fallait prendre des mesures pour l'arrêter! Trop tard! Tous
mes efforts furent vains, les volets de la fenêtre, les lourds rideaux
ne servaient à rien, la lune avait envahi ma chambre et ne semblait
pas vouloir
partir...
Quelques jours après j'essayais, tant bien que mal, à me faire
à l'idée et à apprendre à fonctionner avec une
multitude de têtes qui s'étaient multipliées la nuit de
la pleine lune. Je n'avais de répit qu'avant le lever du soleil, quand
toutes ces têtes semblaient s'endormir, alors il-y-en avait une ou deux
qui chantonnaient doucement pur bercer les autres. C'était bien peu
pratique d'ailleurs de s'en occuper, il fallait satisfaire à toutes
leur demandes, les soigner si elles avaient mal, leur faire des interminables
shampoings, leur couper et teindre les cheveux, les coiffer dans des styles
tout à fait extravagants... Chacune voulait faire à sa tête,
elles devenaient têtues et se faisaient la tête!
Peu à peu elles ont appris à vivre ensemble, à être
pratiques, à ne pas vouloir être à la tête de toutes
les autres. L'une est devenue tête fonctionnaire publique, une autre
tête chauffeur, d'autre tête mère, tête sœur,
tête cuisinière, tête lave lessive, tête madame parle
à tout un chacun, tête madame fait des grâces, tête
madame fait des pirouettes,
il y en avait même une tête à baffes... Ce qui me surprenait
et me rassurait en même temps, c'est que personne ne semblait se rendre
compte du phénomène à qui il avait à faire...
Elles étaient bien rêveuses mes pauvres têtes, elles pleuraient
parfois et il fallait les dorloter, les consoler. Mais un jour un message
est arrivé de l'autre côté de la terre, elles voulaient
le lire toutes en même temps et se disputaient affreusement. Heureusement,
la plus raisonnable, qui avait la tête sur les épaules, mit un
peu d'ordre et, ne sachant pas lire l'espagnol -elle a quand même reconnu
cette langue- demanda à la tête mexicaine de le traduire pour
les têtes étrangères de la communauté. C'était
un message d'un temps vécu, il y avait des années dans une terre
lointaine.
D'autres messages ont commencé à arriver, de plus en plus souvent,
et les têtes se précipitaient pour les lire et discutaient pour
voir qui d'entre elles allait les répondre. Les messages devenaient
de plus en plus tendres, les têtes en étaient toutes remplies,
se sentaient bénies, absoutes, touchées par la grâce de
la folie.
Alors, elles ont commencé à éclater comme des bulles
de savon, en faisant un petit bruit: pé... pé... pé...
pé... Ce soir, je me suis regardée dans la glace et je n'ai
vu qu'une seule tête, très heureuse d'ailleurs.
La Condesa, México D.F., 26 Mars 2001
